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MON JOURNAL

La violence que l'on n'a jamais vue, parce qu'on n'a jamais appris à la voir

4 août 2026

Il y a une phrase que j'entends très souvent, presque toujours de la même façon :

« J'ai eu une enfance heureuse. »
« J'ai eu une enfance basique, normale. »

Et je la crois. Je ne remets jamais en doute ce que ressent une femme quand elle me dit ça.

Mais souvent, quand on continue à creuser, à dérouler les souvenirs un par un, quelque chose d'autre remonte.

Quelque chose qui n'est pas nommé comme un problème. Juste posé là, au milieu d'une phrase, comme un détail sans importance :

« Ma mère pleurait souvent. »
« Mon père était dur/très strict. »
« Ma mère/mon père me rabaissait beaucoup. »

Aucune de ces femmes ne me dit que c'était de la violence. Elles ne le formulent même pas comme un souvenir négatif. C'est juste un fait, plat, presque anodin, au même titre que « on habitait une maison avec un jardin » ou « on partait en vacances l'été. »

Et c'est précisément ça qui m'intéresse. Pas le fait en lui-même. Le ton avec lequel il est raconté.

Attention, je ne fais aucune généralité, chaque histoire est différente, et je ne réduis jamais un parcours entier à une explication unique.

Mais ce que je vois revenir, encore et encore, chez des femmes qui ont subi des violences (physiques et/ou psychologiques) c'est ce point commun : elles ont grandi dans un foyer où une forme de violence, pas forcément dirigée vers elles, parfois vers leur mère ou leur père, a été banalisée. Jamais nommée.

Alors voilà ce qui se passe, concrètement, dans le cerveau d'un enfant qui grandit dans ce type d'environnement :

Un enfant n'a pas de point de comparaison extérieur. Il n'a que ce qu'il vit.

Donc si la violence fait partie du quotidien, les cris, le silence glacial qui dure des jours, une mère qui pleure sans qu'on en parle jamais, un père "strict" dont on baisse la voix en sa présence, le cerveau ne l'enregistre pas comme une anomalie. Il l'enregistre comme la norme. Comme ce qu'est une famille. Comme ce qu'est l'amour, même.

Et c'est là que ça devient contre-intuitif : le cerveau ne se dirige pas vers ce qui est sain. Il se dirige vers ce qui est familier.

Et dans notre tête, familier se confond très facilement avec sécurisant, même quand, objectivement, ça ne l'est pas du tout.

Le système nerveux apprend très tôt à reconnaître certains signaux, une voix qui monte, un silence qui dure, une tension dans une pièce, comme des états familiers.

Et ce qui est familier, même quand c'est douloureux, rassure davantage que ce qui est complètement nouveau.

C'est pour ça qu'une femme peut se dire, consciemment, sincèrement :

« Je ne veux surtout pas revivre ce que ma mère a vécu. »

Et se retrouver quand même, des années plus tard, dans une dynamique qui reproduit exactement ce schéma, sans comprendre comment elle en est arrivée là.

Ce n'est pas un choix conscient. Ni de la faiblesse ou un manque d'intelligence. C'est une boussole intérieure qui a été calibrée très tôt, sans qu'elle ait eu son mot à dire.

Et si ta boussole a été calibrée sur le chaos, alors le chaos ne ressemble pas à du chaos, de l'intérieur. Il ressemble à la maison.

Ça explique un phénomène que beaucoup de femmes trouvent honteux, alors qu'il n'a rien de honteux : se sentir presque « ennuyée » dans une relation saine.

Un homme stable, régulier, sans drame, peut paraître fade. Pas assez intense. Pas assez « vivant. »

Alors qu'un homme imprévisible, qui alterne le chaud et le froid, va sembler magnétique, excitant, plein de promesses. Le corps confond l'intensité de l'alerte avec l'intensité du désir. C'est un système nerveux qui reconnaît un terrain familier, et qui, à tort, l'interprète comme une preuve que « ça, c'est de l'amour. »

C'est aussi ce qui explique pourquoi certaines femmes minimisent, pendant des années, des comportements qu'elles reconnaîtraient immédiatement comme problématiques chez une amie.

« Il a un bon fond. »
« Il fait des efforts. »
« C'est moi qui suis trop sensible. »

Ces phrases-là, je les ai souvent entendues avec exactement le même ton neutre que « ma mère pleurait souvent. »

Parce que c'est le même mécanisme : la banalisation apprise dans l'enfance continue, en silence, à l'âge adulte.

C'est pour ça que j'invite à regarder, vraiment regarder, ce qui se cachait derrière « c'était une enfance heureuse/normale » : pour comprendre pourquoi certains schémas reviennent, alors même que l'on a tout fait, consciemment, pour ne jamais les reproduire.

Alors si en lisant ça, une scène précise t'est revenue, un silence, une voix, une porte qui claque, une mère qui pleure dans la cuisine pendant que la vie continue autour comme si de rien n'était, je ne te demande pas de juger tes parents, ni de réécrire toute ton enfance sous un angle sombre.

Je te demande juste de te poser une question, honnêtement : est-ce que ce que je considère aujourd'hui comme « normal » dans une relation, c'est vraiment sain, ou est-ce que c'est simplement familier ?

Parce que ce sont deux choses complètement différentes. Et tant qu'on les confond, on continue de chercher, sans le savoir, exactement ce dont on a besoin de guérir.

Ce n'est ni une fatalité, ni une faute. Comprendre le mécanisme, c'est déjà commencer à s'en défaire.

Xoxo.

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